Est-ce que consommer du miel aide les abeilles ?

Points importants

  • L’abeille domestique, qui produit le miel que nous consommons, n’est qu’une espèce d’abeille parmi beaucoup d’autres. Les quelques 20 000 espèces restantes sont appelées « abeilles sauvages ».
  • L’abeille domestique souffre des mêmes problèmes écologiques que les abeilles sauvages, mais n’est pas en danger de disparition. En comparaison, plusieurs espèces d’abeilles sauvages le sont.
  • La majorité des études existantes sur le sujet suggèrent que les abeilles « sauvages » souffrent de la présence des abeilles domestiques lorsque celles-ci sont en trop grand nombre sur le même territoire.
  • Consommer du miel et supporter l’apiculture pourrait alors favoriser l’abeille domestique au détriment des abeilles sauvages, sans pour autant régler les problèmes importants auxquels toutes les abeilles font face actuellement.

Sources principales

European red list of bees – Une publication de la commission européenne décrivant les espèces d’abeilles de l’Europe étant en danger d’extinction.

Do managed bees have negative effects on wild bees?: A systematic review of the literature – Une synthèse de la littérature scientifique qui concerne l’impact des abeilles domestiques sur les abeilles sauvages. 53% des articles considérés par la synthèse concluent à un impact négatif; 28% concluent à une absence d’impact; et 19% concluent à des effets mixtes.

Controlling the impact of the managed honeybee on wild bees in protected areas – Une étude réalisée dans le sud de la France concernant l’impact des abeilles domestiques sur les abeilles sauvages. Elle révèle que l’apiculture à haute densité à de nombreux impacts négatifs sur les abeilles sauvages.

Honeybees disrupt the structure and functionality of plant-pollinator networks – Une étude de trois ans dans les îles Canaries qui a mesuré les effets de l’implantation des abeilles domestiques sur les réseaux d’espèces pollinisatrices. Les résultats indiquent que l’implantation à réduit la diversité des pollinisateurs sauvages et leurs interactions avec les plantes.


Le déclin des abeilles et les difficultés qu’elles rencontrent

De nos jours, les populations d’abeilles domestiques sont en déclins ​[1–3]​. En effet, les menaces sont nombreuses; principalement, celles-ci souffrent des pesticides, de la perte d’habitats naturel, et de parasites qui se propagent plus facilement dans un monde de plus en plus connecté ​[2,4]​.

Il serait alors facile de penser que, oui, en effet, manger du miel permet d’avoir plus de ruches, et donc plus d’abeilles. Dans cette façon de voir les choses, manger du miel permettrait à cette espèce de subsister en favorisant économiquement les apiculteurs qui élèvent les abeilles (la production de miel étant très majoritairement faite par des abeilles d’élevage).

Les abeilles sauvages : les grandes oubliées de notre imaginaire

Cependant, les abeilles qui produisent du miel ne représentent qu’une espèce, Apis mellifera, aussi appelée abeille domestique. La domestication de cette espèce remonte à plus de 7000 ans. Plusieurs races sont apparues par sélection, ce qui a amené à une diversité génétique importante au sein de cette espèce ​[5]​. En dehors de celle-ci, il existe plus de 20.000 espèces abeilles différentes dans le monde. Ces autres espèces, qui n’ont pas été domestiquées par l’homme, sont appelées « abeilles sauvages ».

Ces abeilles sauvages ont des modes de vie très différents; la plupart sont solitaires, et n’ont donc pas une structure sociale comme celle de l’abeille domestique (pas de ruche, pas de reine, etc.). Le groupe des abeilles possède ainsi une folle diversité : on trouve des espèces avec des couleurs, des tailles, des pilosités et des modes de vie très différentes les unes des autres ​[6]​. Et pourtant, ces espèces sont assez mal connues, en particulier sur leur répartition. 

Malgré ce manque d’information, plusieurs études indiquent que certaines espèces d’abeilles sauvages sont en déclin, comme par exemple plusieurs bourdons (Le genre Bombus est un genre d’abeille) ​[7]​. Les scientifiques observent que les populations de bourdons qui ont un régime alimentaire restreint (aussi dites « spécialistes », qui se nourrissent sur une ou quelques espèces de plantes seulement) déclinent tandis que les plus généralistes (qui se nourrissent sur un grand nombre d’espèces de plantes différentes) prennent leurs places. Cela a pour conséquence une baisse de la biodiversité. L’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), qui répertorie les espèces menacées, a récemment publié une liste des espèces d’abeilles menacées. Plus de 9% des espèces sont en danger, mais pour 55% des espèces, il n’y a pas suffisamment de données ​[2]​. La liste des espèces en danger pourrait donc être bien plus longue. L’abeille domestique ne fait pas partie des abeilles menacées; même si elle est en déclin à certains endroits, elle reste largement présente et ne risque donc pas de disparaître.

La disparition de certaines abeilles sauvages pourrait cependant avoir un grand impact sur nos écosystèmes. Cela est du au fait qu’elles réalisent une grande part de la pollinisation, bien plus importante que celle des abeilles domestiques ​[8]​. De plus, certaines espèces de plantes ne peuvent être pollinisées que par un groupe très restreint de pollinisateurs. C’est le cas des plantes du genre Ophrys dont chaque espèce est pollinisée par une espèce d’abeille sauvage différente ​[9]​. Les abeilles sauvages ont donc un rôle très important au sein des écosystèmes et nécessitent d’être protégées.

La compétition entre les abeilles sauvages et les abeilles domestiques

Même si elles ne sont pas les pollinisatrices les plus efficaces de la famille des abeilles, les abeilles domestiques représentent des compétiteurs rudes pour les abeilles sauvages pour ce qui est de l’accès aux ressources. En général, les apiculteurs mettent en place des ruchers avec un nombre de ruches trop importants, alors que d’après une étude, il est préconisé d’en avoir seulement 3,5 par km² pour ne pas perturber l’écosystème ​[10]​. La perte d’habitat complique tout cela puisque moins d’habitats pour les abeilles domestiques, c’est également moins d’habitats pour les abeilles sauvages. Celles-ci se retrouvent donc à se partager d’autant plus les ressources.

Les abeilles domestiques présentes en grand nombre posent également des problèmes sanitaires. Les apiculteurs font souvent face à des parasites qui infectent leurs abeilles, et doivent donc traiter leurs colonies. Mais ces parasites sont capables de passer d’une espèce à l’autre, et certains parasites de l’abeille domestique ont été retrouvés sur des espèces sauvages ​[10]​. Cela fragilise alors d’autant plus les populations sauvages.

Schéma représentant les potentielles interactions entre les abeilles doméstiquées (managed bees) et les abeilles sauvages (wild bees), tiré de l’article de Mallinger et al. de 2017.

La plupart de ces effets négatifs ont été résumés dans une revue systématique de la littérature scientifique sur le sujet réalisée en 2017 ​[11]​. Sur 146 études pertinentes détectées lors de la recherche, 53% observaient des effets négatifs divers des abeilles domestiques sur les abeilles sauvages; 28% des études concluaient à l’absence d’effets, alors que 19% décrivaient des effets mixtes (bénéfiques sur certains aspects, négatifs sur d’autres) ​[11]​. La majorité (70%) des études sur la transmissions des pathogènes des abeilles domestiques vers les sauvages observaient une telle transmission, et un effet négatif sur les abeilles sauvages ​[11]​.

Cependant, différentes recherches sont parues depuis 2017, et semble confirmer la tendance des abeilles domestiques à avoir des impacts négatifs sur les abeilles sauvages. En 2018, un article de Henry et Rodet ​[12]​ a décris leur étude menée dans le sud de la France sur le sujet. Ils ont observé que « l’apiculture à haute densité déclenche de la compétition de récolte de ressource, qui réduit l’occurrence (-55%) et le succès de récolte de nectar (-50%) des abeilles sauvages, mais aussi le nectar (-44%) et le pollen (-36%) » ​[12]​. Les auteurs décrivent que ces effets s’étendent sur un rayon de 600 à 1100m autour des ruches ​[12]​.

En addition de cela, en 2019, Valido et al. ​[13]​ ont publié une étude décrivant les résultats de 3 années d’une étude observationnelle aux îles Canaries portant sur le sujet. Les auteurs décrivent que leurs résultats montre que « l’apiculture réduit la diversité des pollinisateurs sauvages et les liens d’interaction dans les réseaux de pollinisation » ​[13]​. Leur conclusion finale est que « l’apiculture à haute densité dans les aires naturelles semble avoir des impacts négatifs plus sérieux et plus durables sur la biodiversité que ce qui était assumé auparavant. » ​[13]​.

Au final, le déclin de l’abeille domestique peut être vu comme un indicateur de l’état des populations sauvages car elle subit les mêmes pressions, mais la favoriser par le biais d’une aide humaine semble ne faire qu’empirer l’état critique des abeilles sauvages ​[14]​.

Conclusion

Comme indiqué précédemment, les principales causes du déclin des abeilles sont liés à l’agriculture : utilisation de pesticides, destruction des habitats naturels, ou diminution des ressources florales (monocultures qui remplacent des paysages plus diversifiés) ​[2]​. Ainsi, toute mesure permettant de réduire les terres d’agriculture nécessaire à la consommation humaine semble indiquée pour pouvoir aider les abeilles en règle générale, et pas seulement l’abeille domestique. Comme la non consommation de produits issus des animaux permet de diminuer les surfaces cultivées ​[15,16]​, le véganisme peut alors être une solution efficace pour aider les abeilles, même si cette pratique implique de ne pas consommer de miel.

En effet, consommer du miel – et ainsi encourager les apiculteurs à en produire plus – semble favoriser une seule espèce d’abeille (l’abeille domestique), qui n’est pas en danger de disparition, au détriment d’autres (les abeilles domestiques) qui peuvent l’être. A ce sujet, Lemoine (2010) énonce un argument intéressant : L’abeille domestique étant un animal domestique au même titre qu’une vache ou un mouton, il est alors illusoire de vouloir protéger un animal qui n’est élevé que pour la ressource qu’il produit sous prétexte de protéger la biodiversité ​[17]​. Ce point de vue a été reprit par différents scientifiques du département de zoologie de l’université de Cambridge ​[18]​.

Cependant, malgré l’impact négatif que les abeilles domestiques ont sur les abeilles sauvages, certains chercheurs font cependant l’argument que l’abeille domestique reste une partie intégrante de la biodiversité, et que la priorité ne devrait pas être de la supprimer des paysages pour préserver les abeilles sauvages ​[19]​. La véritable priorité, selon ces mêmes chercheurs, devrait être d’augmenter la quantité d’habitats naturels qui contiennent des ressources pour toutes les espèces d’abeille, domestiques et sauvages ​[19]​. Il est alors possible de conclure que consommer du miel pourrait favoriser l’abeille domestique au détriment des abeilles sauvages, sans pour autant régler les problèmes importants auxquels toutes les abeilles font face actuellement .

Références

  1. [1]
    W. Beyou, O. Darses, P. Puydarrieux, S. Tallandier-Lespinasse, S. Hubert, Le service de pollinisation, Comissariat Général Au Développement Durable, 2016. https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/Th%C3%A9ma%20-%20Efese%20-%20Le%20service%20de%20pollinisation%20-%20Analyse.pdf.
  2. [2]
    A. Nieto, S.P. Roberts, J. Kemp, P. Rasmont, M. Kuhlmann, M. García Criado, J.C. Biesmeijer, P. Bogusch, H.H. Dathe, P. De la Rúa, European red list of bees, Luxembourg: Publication Office of the European Union. 98 (2014).
  3. [3]
    S.G. Potts, V.L. Imperatriz-Fonseca, H.T. Ngo, J.C. Biesmeijer, T.D. Breeze, L.V. Dicks, L.A. Garibaldi, R. Hill, J. Settele, A.J. Vanbergen, Résumé à l’intention des décideurs du rapport d’évaluation de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques concernant les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire, 2016.
  4. [4]
    J.R. Forrest, R.W. Thorp, C. Kremen, N.M. Williams, Contrasting patterns in species and functional-trait diversity of bees in an agricultural landscape, Journal of Applied Ecology. 52 (2015) 706–715.
  5. [5]
    B.P. Oldroyd, Domestication of honey bees was associated with expansion of genetic diversity, Molecular Ecology. 21 (2012) 4409–4411.
  6. [6]
    N. Vereecken, Découvrir & protéger nos abeilles sauvages, Glénat, 2018.
  7. [7]
    R. Bommarco, O. Lundin, H.G. Smith, M. Rundlöf, Drastic historic shifts in bumble-bee community composition in Sweden, Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences. 279 (2011) 309–315.
  8. [8]
    L.A. Garibaldi, I. Steffan-Dewenter, R. Winfree, M.A. Aizen, R. Bommarco, S.A. Cunningham, C. Kremen, L.G. Carvalheiro, L.D. Harder, O. Afik, Wild pollinators enhance fruit set of crops regardless of honey bee abundance, Science. 339 (2013) 1608–1611.
  9. [9]
    S. Gadoum, M. Terzo, P. Rasmont, Jachères apicoles et jachères fleuries: la biodiversité au menu de quelles abeilles?, Le Courrier de l’environnement de l’INRA. 54 (2007).
  10. [10]
    B. Geslin, B. Gauzens, M. Baude, I. Dajoz, C. Fontaine, M. Henry, L. Ropars, O. Rollin, E. Thébault, N.J. Vereecken, Massively introduced managed species and their consequences for plant–pollinator interactions, in: Advances in Ecological Research, Elsevier, 2017: pp. 147–199.
  11. [11]
    R.E. Mallinger, H.R. Gaines-Day, C. Gratton, Do managed bees have negative effects on wild bees?: A systematic review of the literature, PloS One. 12 (2017) e0189268.
  12. [12]
    M. Henry, G. Rodet, Controlling the impact of the managed honeybee on wild bees in protected areas, Scientific Reports. 8 (2018) 9308.
  13. [13]
    A. Valido, M.C. Rodríguez-Rodríguez, P. Jordano, Honeybees disrupt the structure and functionality of plant-pollinator networks, Scientific Reports. 9 (2019) 4711.
  14. [14]
    D. Kleijn, R. Winfree, I. Bartomeus, L.G. Carvalheiro, M. Henry, R. Isaacs, A.-M. Klein, C. Kremen, L.K. M’gonigle, R. Rader, Delivery of crop pollination services is an insufficient argument for wild pollinator conservation, Nature Communications. 6 (2015) 7414.
  15. [15]
    J. Poore, T. Nemecek, Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers, Science. 360 (2018) 987–992.
  16. [16]
    Voir notre article sur le véganisme et l’utilisation des terres (a venir !), (n.d.).
  17. [17]
    G. Lemoine, Faut-il favoriser l’Abeille domestique Apis mellifera en ville et dans les écosystèmes naturels?, Le Héron. 43 (2012) 248–256.
  18. [18]
    J. Geldmann, J.P. González-Varo, Conserving honey bees does not help wildlife, Science. 359 (2018) 392–393.
  19. [19]
    C. Alaux, Y. Le Conte, A. Decourtye, Pitting wild bees against managed honey bees in their native range, a losing strategy for the conservation of honey bee biodiversity, Frontiers in Ecology and Evolution. 7 (2019) 60.
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Rihanon

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